La plus belle rivière de France

 

Fut un temps où j'entendis le mot "Révolution" ... Les maîtres ont changé ; les meuniers sont restés, devenus fermiers. C'étaient des travailleurs acharnés ; ils ont commencé à faire des économies.

 

Et voilà Simon Mazeau, en 1878, qui achète enfin ce beau moulin. C'est lui qui décide d'effectuer des travaux colossaux, pendant lesquels j'ai supporté que des dizaines d'ouvriers détournent, remblaient, comblent mes berges. Ils firent tout à dos d'homme et déversèrent sur le nouveau site des centaines de tombereaux de terre et de pierres. Tout le pays le disait fou, mais chacun l'enviait en silence d'avoir assez de louis d'or pour réaliser son rêve ... Et soudain, le silence ... puis le bruit des broyeurs à cylindres métalliques : la minoterie de quatre étages, orgueilleux bâtiment qui me regardait de haut désormais, était née !

 

Et le Blaise ! Celui-là, comment l'oublier ? En 1904, il remet en fonctionnement un système à meules de pierre, comme antan, parce que ses clients lui disent "que la farine était meilleur avant". C'est le seul à faire ça, tout en conservant sa grosse minoterie. Il lui en est arrivé, des histoires, au papa du jeune Sicaire ... Je ne peux pas tout dire ... Mais le jour du grand incendie, en 1915, quelle panique ! Dans un sens, Sicaire parti sept ans aux Armées, autant qu'il n'ait pas vu ce grand malheur. Quand il est revenu sain et sauf des horreurs de cette guerre lointaine, la minoterie était reconstruite, pour sûr ! Et quand Sicaire s'est marié, avec la soeur de son copain de régiment, fille de meuniers de Saint-Pardoux, j'ai bien aimé l'Andréa, maîtresse femme, énergique et volontaire, qui menait l'entreprise et les ouvriers de belle façon.

 

Il y eut encore les méchants temps de l'autre guerre, qui n'en finissait pas non plus ; Sicaire jouait gros en fournissant de la farine aux jeunes du maquis tout proche. Tout ce monde clandestin profitait de mes caches et recoins secrets, qu'ils connaissaient si bien. J'en voyais des choses, la nuit ... Tiens ! comme la fois où Paul, son fils, dénoncé alors qu'il dormait discrètement au moulin, saute dans mon eau complice et s'enfuit ! Il l'a raconté souvent, l'épisode, à son héritier, ALAIN. Paul décidait ensuite, en 1956, de surélever le bâtiment d'un cinquième étage. C'est Paul encore, avec son copain l'instituteur, qui organise la "Fête de l'îlot", à la même époque, pour l'Amicale Laïque du village. Ce furent là des moments inoubliables pour la jeunesse du coin ! Des jeux, des joutes nautiques, des concours de plongeons, la course aux canards, le bal champêtre et même un feu d'artifice ! J'étais vraiment heureuse et fière d'être le prétexte à ces heures joyeuses.

 

Et comment oublier les pêches miraculeuses qu'ils firent tous, depuis le Moyen Age, dans mes eaux si pures ? Une des plus belles, c'est Alain qui la fit l'année de son mariage avec Marie-Christine : de pleins sacs d'anguilles en une soirée. Il en rit encore, lui qui n'en mange pas ! Ah ! Je précise : mariage d'amour et ... pas avec une fille de meunier.

 

Parlons-en, du Alain ; un costaud à moustaches qui m'aime passionnément ; c'est lui LE DERNIER MEUNIER. Il veille sur l'héritage de ses ancêtres, pour faire comprendre à ceux qui viendront après lui, quel témoignage émouvant représente e Moulin de la Pauze ; il m'honore, moi, Dronne de toujours.

 

JE NE VOUDRAIS PAS QUE TOUT CELA TOMBE

DANS LA NUIT DE L'OUBLI."

Monique BRUT

Novembre 2005

 

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